Billet Horloger

Les marchés, nos nouveaux dirigeants

13 janvier 2012

Les marchés sont sortis du bois, ils sont partout, dans les articles de journaux et dans les chroniques boursières. Tellement ils se sont affolés qu’ils ont pris les commandes! Reste qu’on ne sait toujours pas qui ils sont…

C’est fou comme des mots nouveaux peuvent s’installer en un rien de temps dans nos langages, sans qu’aucune définition n’explique leur apparition ni n’étanche notre légitime soif de connaissance. Un peu comme quelqu’un qui, en public, commence à la ramener méchamment sans avoir pris la peine de se présenter ni de décliner son identité. Ainsi, les marchés ont débarqué, ils se sont tapés l’incruste dans notre inconscient collectif. Ici on a dit qu’ils s’énervent, qu’ils s’affolent, qu’ils sont fiévreux, fébriles, là qu’ils font souffler le chaud et le froid, qu’ils ont perdu la tête, qu’ils s’acharnent contre une monnaie ou qu’ils s’en prennent même à certains gouvernements…

Même les Présidents leur font des courbettes
Qui sont-ils, quels sont les visages qui se cachent derrière cette nébuleuse qui s’arroge les privilèges de la gouvernance mondiale? Le pouvoir de ces  nouveaux dirigeants ne connaît ni les frontières ni les barrières. Ils ont tant de puissance qu’ils se rient même des différents systèmes politiques en place, dont nos bonnes vieilles démocraties. Prenez la Grèce qui, maladroitement, a tenté de brandir une de ses vieilles armes démocratiques émoussées, le referendum. Elle fut mouchée dans l’œuf et l’auteur de cette intention coupable, malgré son parcours politique et son statut d’animal politique, a du rendre son tablier. On peut donc affirmer que ces marchés sont si puissants, que la plupart des Présidents actuels leur font une allégeance crasse.

S’appuyant sur les agences de notation, elles aussi sorties du bois il n’y a pas si longtemps, elles aussi squatteuses de nos langages bien que plus facilement identifiables, les marchés nous imposent leurs propres lois économiques, qui sont au-dessus des lois. Il semblerait que derrière cette nébuleuse que nos systèmes d’expressions ont désormais personnifiée, se cachent des masses informes et colossales d’argent dont la circulation est soumise à condition. Des dimensions astronomiques qui nous échappent mais qui dictent les deals planétaires. Nous obligeant au passage, de gré ou de force, à parler le langage de l’austérité, un autre mot particulièrement prisé par les temps qui courent, quand bien même le temps vire ici ou là à la période pré électorale. Un mot particulièrement prisé des donneurs de leçons, les plus endettés souvent, qui maquillent ainsi leurs déficits abyssaux.

En 2008, j’avais déjà débusqué cette puissance de l’ombre, à travers une de ces anecdotes qui vous laisse coi. Figurez-vous qu’un rapport intermédiaire dédié aux actionnaires du groupe Richemont dont le siège se trouve à Bellevue, intitulé «Interim Management Statement For The Three Months Ended December 2008», avait été rendu public le 19 janvier 2009, jour d’ouverture du SIHH d’alors. Cette communication financière de la plus haute importance aux yeux des marchés – tiens, les revoilà – , faisait état de mauvais résultats le jour même de l’ouverture du Salon International de la Haute Horlogerie qui, comme chacun sait, regroupe pour moitié en tous cas, des exposants appartenant audit groupe. C’est là que j’ai compris que ces marchés dont on parle de plus en plus aujourd’hui, étaient sans foi ni loi, qu’ils pouvaient avoir tous les droits, y compris celui de saper le moral des troupes. Pschitt, un simple communiqué et c’est la réalité enfin palpable de travaux herculéens pétris d’une créativité rare et d’innovations époustouflantes qui passait à la trappe! Parce qu’une action qui risque de s’effondrer s’offre une médiatisation bien plus importante qu’un secteur entier qui s’expose.

Horlogerie, si séduisante résistante
Aujourd’hui, face au franc suisse fort, l’horlogerie est entrée en résistance. Armée de la fascination qu’elle génère, auprès aussi de ces marchés et des visages encore informes qui les incarnent, elle continue d’avancer la tête haute, d’autant que les garde-temps ne s’achètent pas à crédit… Marchés, tenez-vous bien, qui que vous soyez! L’horlogerie débarque et s’expose. A Genève, à Bâle bientôt, et surtout dans des vitrines mondiales bourrées d’une attractivité défiante. Et puisque l’argent planétaire se trouve dans vos poches, vous risquez vous aussi de céder à sa voix de sirène. Vous qui croyez tout savoir et tout contrôler, vous allez mettre c’est sûr, dans un moment d’égarement, la main au porte-monnaie. A en oublier l’espace d’un orgasme consumériste, vos affligeantes prêches sur l’austérité… Sans rancune.

{*} Lire aussi l’édition du magazine Heure Suisse N°115.

Par Joël A. Grandjean /TàG Press +41

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