Billet Horloger

Retour du classique ? Horlogers, refermez votre capot !

3 juin 2012

Soudain, les goûts s’en reviennent au classique. Les montres auraient-elles gavé le consommateur de leurs vues intérieures trop exhibées? Quoiqu’il en soit, l’heure est à la refermeture des capots, c’est cyclique.

Si nos transports en commun nous garantissaient la même indépendance, le même confort et une bonne dose de soucis en moins que notre véhicule individuel, nous prendrions tous les bus ou leurs évolutions futuristes. Les garages se videraient de nos voitures à tout faire, nos véhicules fonctionnels, fussent-ils des monstres de technologie. Ils seraient alors habités de voitures anciennes, de voitures customisées, de modèles «tiounés», de raretés design, de constructions roulantes faisant l’objet de moult attentions technologiquement à la pointe.

L’ère dépassée de la fonctionnalité
C’est ce qui s’est passé au niveau de notre poignet. Vu que notre environnement s’est peuplé d’objets qui nous donnent l’heure, même lorsque nous n’en voulons pas, vu que cette heure omniprésente nous saute constamment au visage et qu’en plus elle est ultra précise, notre besoin en montres s’est métamorphosé. Le quartz ayant coiffé toutes nos attentes en matière de précision, nos goûts et nos intérêts, dès les années 70-80, se sont épris d’une horlogerie mécanique, moins précise, mais tellement plus vivante. A ceux qui observent ce phénomène de loin, n’ayant pas encore attrapé le virus ou n’ayant pas encore été touché par la grâce horlogère, il convient de rappeler encore et encore qu’il ne s’agit pas d’un simple retour au passé. Il s’agit d’une expression nouvelle rendue possible par le fait que l’horizon de la pure fonctionnalité a été dépassé.

 

Ainsi, dès le commencement de cette ère nouvelle, à l’origine de l’incroyable bonne santé de l’horlogerie mécanique aujourd’hui, il y a eu une simple ouverture sur le cadran, histoire d’admirer ici un extrait de rouage, là un détail du mécanisme. Je fais abstraction des modèles squelette qui ont toujours existé et constituent à eux seuls un style distinct. Dans cette veine, la mythique marque Sarcar a été rejointe par des enseignes comme Pilo & Co à ses débuts ou comme Frédérique Constant. Parallèlement, et pour ceux dont les moyens étaient plus confortables, l’ouverture a contribué à la réhabilitation d’une complication telle que le Tourbillon, dont la particularité est justement d’ajouter au port d’un garde-temps un spectacle visuel fascinant. L’ouverture s’est alors focalisée sur le tournis régulier de la prestigieuse cage.

Exagérations et dénis de cadran
Peu à peu, le fond rivé ou vissé, opaque et fonctionnel, s’est vu remplacé par une glace, désormais la plupart du temps en verre saphir. Je me souviens, dans les années 90, la marque MHR faisait de la résistance à ce phénomène une partie de son discours. Pour Marie-Dominique Pibouleau, sa directrice, il n’était pas question de céder à cette mode du vouloir tout montrer, de se rabaisser à cette tendance quasi suspecte d’afficher le pedigree des moteurs de ses montres. Reste que l’usager a eu le dernier mot. Il voulait pouvoir se gausser du mouvement de son mécanisme, s’approprier la beauté de ses organes, se perdre dans la rêverie de ses rouages et de ses pulsations.

L’insolente santé de l’horlogerie mécanique a permis également, jusqu’à la dernière crise des années 2008-2009, les excès et les errances. De simple ouverture, le trou sur le cadran a fait des petits. Il s’est élargi. On a démesurément étiré le guichet date tandis qu’on écartelait celui du tourbillon. Est apparue alors une nouvelle race de garde-temps décidée à se passer carrément de cadrans, voire à les transformer en overdose de détails techniques, d’informations utiles noyées dans les entrelacs de rouage. En bref, l’architecture du mouvement, qui ne manque pas de superbe il faut l’avouer, a fait office à elle seule de cadran. Un peu comme si l’amateur de voitures anciennes renonçait définitivement à refermer son capot, de peur qu’on ne puisse admirer la magnificence de ses pistons, le rutilement de son moteur.

Dans cette quête au tout manufacturier, la forme de la montre aussi s’est mise à changer. Les designers horlogers s’en sont donc donné à cœur joie:  avions-nous besoin de tant de rondeurs, d’ovales, de carrures ou de rectangulaires? Prétextant leur appartenance à cette niche désormais tant courue du haut de la pyramide du luxe, high mechanical si possible, se réfugiant derrière les hypothétiques attentes d’un marché rassasié de classicismes redondants, de nouvelles marques sont apparues et ont imposé, en pleine euphorie économique et à mesure qu’une poche de nouveaux collectionneurs no limit gonflait, leurs redéfinitions complètes du garde-temps. Sont alors arrivées aux poignets, des générations de blocs massifs, techniques, des constructions robustes et légères sans aiguilles ni index, des concept watches et des talking pieces parfois en état de marche. Des montres qui n’auraient pu être livrées sans qu’il ne faille les accompagner d’un mode d’emploi sur leur nouvelle manière d’afficher l’heure. Puisqu’on y mettait le prix, autant ne rien regretter des facilités désuètes! Le summum dans ce domaine fut le tourbillon lancé par Yvan Arpa pour Romain Jerome, carrément dépourvu d’aiguilles. Le spectacle pour le spectacle, dans ce qu’il a d’inutile et de jouissif.

Les repères retrouvés. Union Horlogère
Rassasiée de ces excès et de ces errances exploratoires, hormis quelques marques qui persistent à régaler une tribu spécifique d’amateurs éclairés, comme Urwerk et MB&F, la branche revient aujourd’hui au classique. Les Laurent Ferrier ou H. Moser & Cie, avant elles l’esthétique fonctionnelle d’Invenit et Fecit selon François-Paul Journe, ont infléchi la courbe des hallucinations manufacturières et amorcé le retour aux fondamentaux. Ce genre de style –Calvin aurait adoré– qui veut que le summum du bon goût rime avec un beau et un compliqué dissimulés sous des allures sobres et des attitudes discrètes. Déjà en 1997, Alain Mouawad, remettait à l’honneur pour la marque familiale Robergé, un Tourbillon dont on ne pouvait observer le mécanisme qu’en retournant la montre. Ces marques ont marché ainsi dans les traces de succès imperturbables: les Patek Philippe, les Oyster de Rolex, les Tank à fort potentiel identitaire, la bonne vieille Altiplano, des références qui ont tenu bon même au plus chaud des heures déjantées de la course au tout montrer. Des mythes érigés en repères, tenant sans complexe la dragée haute aux prises de têtes des designers éclairés et des constructeurs désinhibés.

J’ai même dégoté une petite merveille encore réfractaire à la médiatisation alentour. Une enseigne historique renaissante, Union Horlogère, qui a choisi de s’exprimer sur le terrain de l’horlogerie à l’ancienne, faite dans les règles de l’art manufacturier d’aujourd’hui. Elle n’aimerait peut-être pas que je dévoile son imagerie 3D au lieu d’attendre la réalité des photos de modèles dont j’ai pu vérifier l’existence. Signe des temps, elle incarne elle aussi cette indéfectible résistance aux effets de mode.

Tandis que devrait se confirmer encore à BaselWorld cette année ce retour cyclique au classicisme, la tendance est aussi marquée par la résurgence des mouvements extra plats surmontés de lunettes et de cadrans à qui l’on offrirait un index tant ils en sont délibérément démunis. L’horlogerie fondamentale n’a pas dit son dernier mot, celle des pères fondateurs, celle vers laquelle tous finissent toujours par revenir. Celle du mieux que nécessaire, vers qui le consommateur, après les quelques inévitables indigestions inhérentes au développement de son puissant virus, se tourne, en définitive…

Par Joël A. Grandjean /TàG Press +41

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