Billet Horloger

Made in Armorique...

17 novembre 2012

L’horlogerie suisse est à l’économie mondiale ce que le village d’Astérix est à la domination romaine. Tout n’y est que résistance gouailleuse, insolence crasse, esprit chicaneur, indépendantisme récurrent… Et sa potion magique fait des envieux.

L’envie de s’approprier la potion magique attise l’appétit des groupes financiers qui, tout à leurs invasions globalisées, se heurtent soudain à quelques palissades en bois protégeant une recette druidique jalousement gardée. Qu’on en ingurgite un soupçon ou qu’on soit tombé dedans quand on était petit, cette potion permet de soulever des montagnes pour mieux voir la mer. Autrement dit, de transporter les gens et leurs exploits, fussent-ils issus de coins pommés, aux quatre coins du monde.

Gauloiseries transfrontalières
La plupart des équations économiques régissant nos marchés – les romaines lois –, ne s’applique pas à la réalité horlogère. Là où le business ne jure que par la globalisation, impossible pour le produit horloger de se délocaliser. C’est interdit. N’y voyez pas là une quelconque vision managériale ou une volonté politique de la part d’un petit état éculé qui sortirait ses griffes. C’est juste que le consommateur final, où qu’il se trouve sur la planète, s’y oppose clairement. Ainsi, un même boulot fait à Morteau au lieu du Locle, à Annemasse et Saint-Julien au lieu de Thônex et Plan-Les-Ouates, se vendra moins cher. C’est d’autant plus fortiche quand on sait que les manufactures helvétiques, construites comme par magie de plus en plus près des lignes frontalières, tournent avec au minimum 50 % d’une main-d’œuvre pendulaire formée à l’aune des écoles françaises. Un constat qui démontre que la compétence et la transmission des savoirs semble également répartie de part et d’autre. Seulement voilà, certains végétaux nécessaires à la fabrication de cette magique potion, ne poussent que de ce côté-ci du terroir.

L’horlogerie résiste donc, malgré elle, aux paradigmes des géants financiers. Malgré elle? Oui, car il faut bien convenir qu’elle n’y est pas pour grand-chose. A-t-elle ne serait-ce créé son swiss made? Il semble plutôt que l’appellation ait été une punition lancée par les Américains, à une époque où fabriquer ses boîtes de montres en acier était plus avantageux aux Etats-Unis puisque l’ère industrielle y avait pris quelque avance. Alors, tous ces mouvements qui partaient de Suisse pour s’y faire emboîter, puis pourquoi pas pour être acheminés depuis là-bas vers les différents marchés, avaient eu l’heur d’agacer les douanes américaines. Qui pour riposter – et donc mieux nous taxer – instaurèrent ce marquage systématique, punition suprême devenue aujourd’hui fer de lance. Certes, c’est un peu schématique, mais honnêtement, encore aujourd’hui, qui, au plus haut niveau de l’Etat confédéral, qu’il s’agisse d’économie ou de culture, de corporations ou de hauts représentants de l’industrie, a émis l’idée que cette magique appellation méritait d’être traitée comme une marque déposée? Une marque si forte dans sa plus-value immatérielle, qu’elle se permet de résister aux griffes les plus ambitieuses, les plus prestigieuses… qui n’ont d’autre choix que de s’implanter sur ces sols bénis. Retour à l’envoyeur.

Sympathiques chamailleries
Comme chez les habitants du village d’Astérix, on vénère dans ce watchland l’esprit frondeur. Au point de ne pas cautionner de manière systématique le progrès technique. Non pas que l’horlogerie en soit dépourvu, mais ce dernier inspire d’emblée la méfiance, soupçonné de pouvoir être en discordance avec ses valeurs originelles. Ainsi l’horlogerie peine-t-elle à agréer le concept des salles blanches, chipote-t-elle à propos du silicium, s’arqueboute-t-elle face à trop d’efficience industrielle. De telles avancées seraient ailleurs saluées comme des révolutions.

Comme en Armorique, au cœur du village horloger, on est prompt à la chamaillerie. L’autorité centrale, la fédération horlogère suisse, maintenue en lévitation sur un bouclier, décoche plus de sympathie que de dirigisme. Qu’y peut-elle si certains métiers manuels s’anoblissent soudain, transformant leurs petites mains en doigts d’or, leurs artisanats en noblesses de savoir-faire et arguments de séduction?  Avait-elle planifié puis organisé que l’ultime sophistication proviendrait de la simplification mécanique ou que l’art de diminuer le nombre de composants dans un calibre sans en réduire les fonctionnalités deviendrait source de plus-value? C’est comparable, dans un scénario de Goscinny, au supplément de truculence que procure une bataille menée à deux Gaulois seulement.

Espèces protégées
Au village horloger les Assurancetourix de service sont les gourous du marketing:  plus ils s’égarent en envolées sur fond d’harmonies improbables, d’armoiries dépoussiérées, plus on les brocarde… plus on se bidonne. Finalement, à défaut de pouvoir les bâillonner avec tendresse, on en fait du ferment de cohésion. Franchement, Jules César, incarnation des marchés mondiaux, n’a qu’à bien se tenir. Car même si quelques Lutéciens débarquent de temps à autre dans ce terroir – nos coutumes valent bien des détours – armés de certitudes et de «veni-vidi-bientôt-vici-c’est-promis», ils réalisent bien vite que le druidisme n’est pas que folklore.

Puisque la Suisse n’y est pas pour grand chose – aura-t-elle un jour la loyauté de le reconnaître – tentons pour la prospérité commune de ce secteur d’avenir de l’aider à lister ses espèces protégées. Et façon Saint-Martin sur Jura – concentré d’image finale chez Uderzo – célébrons-en sans complexe l’incroyable réalité! Comme de vrais provinciaux que nous sommes… fiers d’être des miraculés de la vie.

 

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