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Motoriste : panorama d'un métier en pleine mutation

11 juillet 2014

Les fabricants de mouvement en marque blanche sont en pleine ébullition. Stimulés par la demande, ils n'ont jamais été aussi importants, aussi variés, aussi compétents.

Par David Chokron

A une marque souhaitant lancer une montre sans devoir produire son calibre, une solution évidente se présente : acheter des mouvements à un tiers. Qu'on les appelle sous-traitants, manufactures, ou motoristes, ces spécialistes de la fabrication mécanique sont aussi essentiels à l'horlogerie suisse que l'air à nos poumons. L'industrie horlogère doit beaucoup à leurs produits clé en main ou sur mesure: sa renommée, son succès commercial, sa survie peut-être. En effet, il existe bien moins de fabricants de mouvements que de marques et ce depuis toujours. Les vendeurs de montres n’en sont traditionnellement pas les constructeurs. Cette répartition des tâches structure la chaine de production horlogère depuis toujours. Même depuis que les marques cherchent à produire leurs mouvements de manière plus importante et systématique, phénomène récent, la sous-traitance, affichée ou non, sert de soupape de sécurité. Et de fait, à peine quinze des cinquante plus importantes marques de montres sont 100% autonomes en termes de calibre (ce qui ne suppose en rien d’autres formes de sous-traitance éventuelles).

Variété
chronodePlusieurs grandes phases de concentration industrielle, dans les années 1920 et 1980, ont contribué à créer les plus puissants et établis d'entre eux. Puis dans les années 2000, un mouvement de prospérité économique adossé à la frénésie d’achat de produits de luxe a initié une nouvelle phase fascinante. En même temps que certains puissants motoristes réservaient leur production à leur propriétaires (groupes horlogers), d'autres plus petits émergeaient afin de prendre leur place. Ils se nomment Sellita, BNB, La Fabrique du Temps, Soprod, Concepto ou encore Chronode. Ce que le panorama contemporain des motoristes a de frappant, c'est sa diversité. En effet, entre les manufactures internes, les généralistes, les volumistes et les laboratoires haut de gamme, jamais l'offre de mouvements en marque blanche n'a été aussi variée. Du trois aiguille automatique produit par centaines de milliers au tourbillon répétition minutes avec échappement silicium, tout est à vendre. (Dans cette MB&F, un mouvement Chronode)

Privatisé
Parlons tout d'abord de ceux qui ne peuvent rien pour vous : les manufactures internes. Elles vendent leurs mouvements exclusivement au sein du groupe qui les possède. Ainsi, la manufacture Breguet (autrefois nommée Lemania) ne produit-elle plus que pour Breguet, Blancpain, Omega et Jaquet Droz. La manufacture Blancpain, elle, continue à fournir ses mouvements connus sous le nom de Piguet à quelques chanceux en dehors du Swatch Group, mais de moins en moins. Zenith vend ses calibres tourbillon, Elite et El Primero à Hublot, TAG Heuer, Dior, Chaumet ou encore Bulgari, tous propriété de LVMH. Girard-Perregaux agit de même pour Gucci ou Boucheron dans le giron de PPR. Reste une manufacture interne intrigante, méconnue, qui ne communique pas. Basée à Buttes, dans le Val de Travers, Valfleurier fut au départ un département de Piaget qui produisait pour d'autres marques du groupe Richemont. Puis la croissance de celui-ci combinée à son besoin d'indépendance a poussé à la mise en commun de ressources de développement et de fabrication qui ont donné naissance à un géant discret. Cartier, IWC, Panerai, Baume et Mercier, en exploitent les calibres, pour la plupart exclusifs mais dans certains cas partagés entre marques. Valfleurier est également un machine à produire des composants.

Stratosphérique
La catégorie la plus intrigante est aussi anecdotique que fondamentale. Les laboratoires super haut de gamme proposent uniquement des complications prestigieuses. Chronographes avec option rattrapante, quantième perpétuel, tourbillon à longue durée de marche et même répétition minutes sont leur royaume. Les deux plus connus sont APRP et Christophe Claret. Le premier, Renaud & Papi, est une filiale d’Audemars Piguet qui réalise toutes les grandes complications de Richard Mille, mais aussi de HYT ou 4N. Le second a fourni en tourbillons et répétitions minutes de tout poil la majorité des marques à l’offre haut de gamme. 

Renaud & Papi pour 4NRenaud&Papi est le fournisseur de ce mouvement conçu par 4N
  claretDans cette Ulysse Nardin, une répétition minutes Christophe Claret.

MHC (Manufacture de Haute Complication) est basée à Genève et a le vent en poupe. Descendant direct de la défunte entreprise BNB dont il a le droit d'exploiter les brevets et assure le SAV, il a pour spécialités le tourbillon mufti-axial et la répétition minutes. La Fabrique du Temps est le bébé de deux des fondateurs de ce même BNB. Elle aurait pu tomber dans la catégorie des manufactures internes, puisque rachetée par Louis Vuitton. Mais au lieu de cela, elle diffuse deux mouvements essentiels : un tourbillon à micro-rotor et une répétition minutes qui peut être à la demande épaulée d'un tourbillon.

MHC pour GraffMHC fournit ce calibre à Graff
  fabrique du temps pour GPUne répétition minutes de La Fabrique du Temps dans cette Girard Perregaux. 

complitime pour Harry Winston

Différencié

IMC, maison qui se cache derrière la marque Julien Coudray, est un spécialiste du tourbillon à hautes finitions à diffusion confidentielle, comme ceux de Cecil Purnell. C’est également la vocation deCompliTime, motoriste jumeau de Greubel Forsey, qui propose à la fois des mouvements sur mesure à tourbillon multi axial (Harry Winston, Girard-Perregaux) et des développements clé en main pour des marques du groupe Richemont, qui en est un actionnaire minoritaire. N’oublions enfin pas Agenhor, qui a la capacité de produire des mouvements même si sa spécialité reste avant tout le module de complication. Le point commun de ces entreprises est leur petite taille, leur compétence sur de petites séries et le prix élevé de leurs mouvements. La condition de leur survie est leur capacité à différencier leurs produits. En effet, quoi de plus contradictoire et inacceptable qu'une répétition minutes que l'on reconnait dans deux montres à 300 000 frs proposées par des marques concurrentes...
(Sous le dôme de cette Harry Winston, un calibre CompliTime)

Généraliste
Ils ne sont pas nécessairement abordables, mais ils savent tout faire. Du trois aiguilles automatique à la complication sur-mesure en passant par les grands classiques, les généralistes se caractérisent par leur versatilité et les quantités importantes qu’ils peuvent produire. Parmi eux, La-Joux Perret est un spécialiste du chronographe, qui fournit Hublot, Graham ou Panerai. Mais il sait aussi bien réaliser des tourbillons aux finitions main (pour Hermès ou Corum) ou des mécaniques spéciales qu’il réserve à sa marque jumelle Arnold&Son. Récemment vendu, il a sélectionné son acquéreur (le japonais Citizen) sur la base d’un engagement : qu’il pourrait continuer à fournir des clients tiers. C’est également la vocation de Soprod. Membre du Festina Group, Soprod a commencé comme fournisseur de modules pour passer ensuite au mouvement et enfin au mouvement en grande série. Son A10 est une plateforme commune avec MHVJ, très évolutive en termes de finitions, qui a séduit Hautlence, Wempe ou Dior. Mais son produit le plus prometteur se nomme 6029, un petit 8 lignes et demie compatible ETA, qui annonce certainement d’autres calibres, plus grands, eux aussi interchangeables.

soprodSoprod fournit entre autres Hautlence   La-Joux Perret motorise une importante proportion des Hublot

Clonage et chronos

Un peu plus haut de gamme, mais généraliste tout de même, Vaucher appartient à la fondation Sandoz. C’est sur Vaucher que s’appuient Parmigiani, mais aussi Bulgari, Richard Mille, Corum et Hermès, qui en est coactionnaire. Concepto est un des plus énigmatiques. Nouveau nom du très connu Jaquet, cette entreprise Chaux de Fonnière possède un catalogue pléthorique de mouvements articulés autour de bases modulables. Bulgari, Jacob&Co ou Louis Moinet entre autres font appel à ses tourbillons ou ses clones de Valjoux 7750. Car le chronographe est une complication fondamentale. Ainsi, Dubois Depraz en fabrique des modules de complication qu’elle vend montés sur des bases ETA, en plus de sa répétition 5 minutes (Perrelet, Bell&Ross) et de son QP (Montblanc). Reste Technotime. Son calibre le plus simple possède par défaut 5 jours de marche, le plus compliqué est un tourbillon à deux barillets reconnaissable à son pont vertical à 9 heures. Technotime ne rencontre pas un succès massif dans le mécanique, elle qui fut tout d’abord spécialisée dans le quartz et qui a effectué la reprise de France Ebauches.

vaucherVaucher fournit toutes les montres à petite et moyenne complication de Richard Mille conceptoCe C2000 de Concepto est un clone du chronographe Valjoux 7750 technotimeLe tourbillon Technotime est logé dans cette Vulcain

Volumique

Mais la catégorie la plus intéressante, la plus complexe est celle qui paradoxalement fabrique les mouvements les plus simples. Ces spécialistes de la grande quantité assurent l'ossature de la production horlogère en mouvements automatiques, à deux ou trois aiguilles, souvent avec date. Sur ce segment, la culture industrielle prévaut et ETA règne en maitre. Filiale du Swatch Group, produit de la concentration de dizaines de manufactures de mouvement, ETA est une puissance industrielle sans égal dans l’horlogerie. Depuis toujours, elle livre la quasi totalité de l'industrie suisse, du plus basique au plus haut de gamme. Ses mouvements sont des standards de fait qui servent à des dizaines de motoristes intermédiaires pour accueillir des évolutions, des modules de complication, des réinterprétations. Or la volonté du Swatch Group est de réduire ses livraisons aux clients hors groupe. Sans risquer de devenir une manufacture interne, ETA n’est plus la fontaine à laquelle tout le monde pouvait venir boire moyennant finance. Pour certains, les livraisons de calibres, de kits ont tout simplement cessé après avoir doublé de prix en près de dix ans. Pour les autres, ils diminuent drastiquement.

Survie
Pendant longtemps, les calibres de base ETA n'avaient pas d'alternative. Puis des clones ont émergé, produits par un certain Sellita, qui n'ont pas tout de suite été une solution crédible ou vraiment économique. Mais avec la peur de se retrouver sans rien, de plus en plus de marques se sont discrètement tournées vers cette entreprise basée au Crêt du Locle. Les volumes croissant, l'expérience augmentant et la nécessité pressant, les SW200 et SW300 (compatible ETA 2892) et SW500 (clone de Valjoux 7750) ont fini par prendre de l'importance. Aujourd’hui, en l’absence de chiffres officiels, on ne peut situer leurs volumes que dans la catégorie « centaines de milliers ». Ses clients sont Oris, Baume & Mercier, Bell& Ross, Raymond Weil et des dizaines d’autres. Ils sont preneurs car les calibres Sellita sont compatibles avec les pointages des calibres ETA. On peut donc passer de l'un à l'autre sans redévelopper complètement sa montre, ou sa plaque de complication. Ce choix peut également petre passé sous silence aux yeux du public, qui se désintéresse largement de la question.

Minces alternatives
Et en dehors de Sellita, point de salut ? Pas vraiment, car les autres fabricants de mouvements simples n'ont pas cette combinaison de compatibilité avec ETA, prestige dû au Swiss Made et fiabilité. Par exemple, les calibres de base Seiko sont largement disponibles. De leur vrai nom SII (pour Seiko Instruments Inc.), ils sont économiques, mais de présentation fruste et règlent moins bien que des Sellita. Essayez donc de leur faire passer le COSC... Quant aux Miyota, produits par une filiale du japonais Citizen, ils sont fantastiquement économiques, mais ni beaux, ni précis : la marque annonce -10 +30 secondes par jour… Il reste alors de nouveaux venus comme STP. Swiss Technology Production est une filiale fraichement opérationnelle du groupe américain Fossil et produit dans le Tessin des mouvements pour Emporio Armani ou Burberry. Restera-t-elle une manufacture interne ? Toutes ces usines sont en pleine course à la croissance. Elles cherchent des débouchés pour baisser leurs coûts de production et devenir au moins aussi compétitifs qu’ETA. C’est la condition à laquelle l’industrie horlogère suisse pourra continuer à proposer de plus en plus de montres mécaniques, abordables et relativement fiables. Le problème est qu’elles n’arrivent pas à suivre, en particulier en termes d’approvisionnement de spiraux et autres parties de l’organe réglant… Car vendre un mouvement clé en main ne suppose pas nécessairement de le fabriquer entièrement en interne. Plus que jamais, la question de l’autonomie se pose en des termes urgents.

stp fossilLe nouveau venu, STP, ici pour Emporio Armani Swiss Made

  myotaUn automatique Miyota, pas cher, pas précis, très pratique

Les grandes marques ne s’y sont pas trompées, qui lancent les unes après les autres leurs propres calibres. Mais combien sont-ils à pouvoir se permettre des investissements de plusieurs millions de francs. La seule usine TAG Heuer de Chevenez, qui produira à terme 100 000 mouvements de chronographe par an, a couté 40 millions à construire et équiper, auxquels il faut ajouter cinq ans de travail de développement, industrialisation et méthodes et sans parler des 6 mois de production nécessaires au rodage, à la constitution des stocks initiaux … Face à une échelle de couts aussi gigantesque, Sellita ne peut pas être la seule alternative de masse à ETA. D’autres doivent lui emboiter le pas, au plus vite, avant que la biodiversité horlogère ne connaisse une nouvelle crise d’ampleur.

Toutes les images  © David Chokron/horlogerie-suisse.com

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